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Economie

Allemagne «Le frein à l’endettement peut constituer un obstacle pour la relance économique du pays»


INTERVIEW – Le chef de la chancellerie allemande a prôné un assouplissement de la règle qui limite le déficit budgétaire fédéral à 0,35 % du PIB. L’économiste Nicolas Goetzmann a répondu aux questions du Figaro.

La discipline budgétaire, si chère aux Allemands, est-elle sur le point de tomber ? L’idée d’assouplir la règle d’or sur la maîtrise des déficits publics revient dans le débat Outre-Rhin en ce début d’année.

Dans une interview accordée à la presse allemande ce mardi, le chef de la chancellerie – le plus haut responsable de la chancellerie fédérale -, Helge Braun, prône une modification de la Constitution allemande sur le déficit structurel pour permettre des dérogations temporaires au frein à l’endettement dans les années à venir. Inscrite dans la Constitution depuis 2009, la règle interdit en temps normal au gouvernement fédéral d’emprunter plus de 0,35% de son PIB. Le renoncement durable à la limitation aux déficits est une «décision stratégique pour la reprise économique», de même qu’elle offre un «cadre fiable pour les investissements». Cela évitera aussi de relever les prélèvements sociaux «d’ici la fin de 2023» et de procéder à des «augmentations d’impôts», ajoute le bras droit d’Angela Merkel.

Cette prise de position est-elle le signe d’une révolution des mentalités outre-Rhin ? Nicolas Goetzmann, responsable de la stratégie macroéconomique de la société de gestion La Financière de la Cité, répond aux questions du Figaro.

LE FIGARO- En quoi consiste le débat outre-Rhin ?

NICOLAS GOETZMANN- L’équilibre budgétaire est un principe de valeur constitutionnelle Outre-Rhin. La règle d’or selon laquelle « les recettes et les dépenses doivent s’équilibrer » est en effet inscrite dans la loi fondamentale de la République fédérale (Art 115). Elle est renforcée en 2009, par la loi « Schuldenbremse » (« frein à l’endettement »), votée par la droite (CDU/CSU) et par la gauche (SPD).


La chancelière Angela Merkel a pris ses distances avec les propos du chef de la chancellerie, expliquant que la CDU continuerait de se ranger derrière la rigueur budgétaire

L’assouplissement des règles, évoqué en cette période de Covid-19, est avant tout une question politique en Allemagne. La discussion prend de l’ampleur ces derniers mois. Elle sera présente en vue des élections fédérales allemandes en septembre prochain, avec des volontés différentes selon les partis politiques.

Toutefois, au sein même de la CDU, parti majoritaire, les réactions négatives n’ont déjà pas tardé à pleuvoir après les propos du chef de la chancellerie. Dans la matinée, Eckhardt Rehberg, le monsieur Budget du parti, a notamment expliqué que la CDU continuerait de se ranger derrière la rigueur budgétaire. Il a indiqué que Helge Braun avait simplement exprimé une «opinion personnelle». Quelques plus tard, la chancelière Angela Merkel a également pris ses distances avec les propos du chef de la chancellerie, affirmant que son «opinion personnelle» n’était en rien celle du parti. En temps normal pourtant, il est rare que Helge Braun s’exprime sur ces sujets sans l’aval de la chancelière allemande.

Cela aurait-il une portée historique ?

Cette décision aurait bien une portée historique. Depuis le vote de la loi en 2009 au lendemain de la crise financière, il n’y a pas eu de précédent. Ces dernières années, la question ne s’était finalement pas posée car l’Allemagne était en excédent budgétaire.

Néanmoins, le ministre des Finances Olaf Scholz avait déjà évoqué l’idée en mars dernier. Il estimait surtout que le niveau d’investissement public en Allemagne est bien trop faible. Cela représente un véritable problème en terme du besoin du pays en infrastructures.

Cette année, le taux d’emprunt de l’Allemagne à dix ans se situe à -0.55%. En somme, les investisseurs paient pour prêter de l’argent. Il serait absurde de ne pas profiter de cette situation pour relever l’investissement public et accroître les potentiels de croissance du pays. Le « frein à l’endettement » peut constituer un obstacle pour la relance économique du pays.

Techniquement est-ce possible ?

Helge Braun estime qu’il est préférable de modifier la constitution allemande sur le déficit structurel, plutôt que de suspendre à plusieurs reprises la règle d’or à travers le parlement. Dans des circonstances exceptionnelles, le gouvernement fédéral peut demander à la chambre des députés l’autorisation de dépasser le seuil des 0,35%. En 2020, la rigueur budgétaire allemande a été mise à bas par la crise. Le pays a lancé son plan de 130 milliards d’euros pour des investissements d’avenir et une relance de la consommation, faisant alors sauter la règle du frein à l’endettement.

Techniquement, une telle modification de la constitution est possible. Seulement, pour réviser la constitution en Allemagne, il faut obtenir une majorité de deux tiers des députés. Dans les faits, cela semble très compliqué. Il me paraît ainsi peu probable que l’Allemagne entreprenne cette révision constitutionnelle.

Je pense que nous assisterons plutôt à une indulgence temporaire face à la crise, comme nous l’observons aujourd’hui au niveau européen. Les règles budgétaires issues du pacte de stabilité européen (stabilité des prix, 3% de déficit maximum, 60% d’endettement maximum également) ont été suspendues pour 2020 et 2021. Au printemps, la Commission européenne examinera si une prolongation de suspension est souhaitable pour 2022. Le Portugal, qui a pris la présidence du Conseil de l’UE en début d’année, a expliqué qu’il était préférable que les pays reviennent à leur niveau de PIB de 2019 avant de prôner à nouveau la rigueur budgétaire.

À mon sens, ces règles budgétaires et monétaires constituent un sérieux frein à la relance économique de l’UE. Elles sont à l’origine du déclassement européen, face aux États-Unis et à la Chine qui continuent de miser sur des investissements massifs. De 2008 à fin 2019, la croissance européenne fut comprise entre 8 et 9% en moyenne, face à un niveau de 22% aux États-Unis.

Comment la France doit-elle regarder ce débat Outre-Rhin ?

Pour comprendre le débat, il faut aussi considérer l’approche de l’Allemagne au niveau européen. Des processus européens sont en cours, avec à la fois la revue du pacte européen de croissance et la revue de politique monétaire de la BCE, dont le résultat doit être annoncé en fin d’année 2021. S’il y a un assouplissement de la politique monétaire au niveau européen pour soutenir la croissance, l’Allemagne en tant qu’Etat-membre aurait moins besoin d’assouplir ses règles budgétaires nationales pour relever ses investissements publics. Mais ce scénario demeure peu probable.

Je dirais que la France doit regarder favorablement le débat outre-Rhin. Les Allemands sont rigoureux, mais le conservatisme français est bien réel. Si l’on considère les dépenses publiques en milliards d’euros, et non par rapport au PIB, la progression a été plus importante en Allemagne qu’en France ces dix dernières années.

En Allemagne comme en France avec la crise du Covid, une augmentation d’impôts à moyen terme pourrait se présenter comme seule solution si on ne change pas les doctrines budgétaires. Pour relancer nos économies après la crise, il ne faut pas reproduire les politiques d’austérité du passé. Il ne faut plus avoir peur de dépasser les déficits, car le niveau de confiance du marché sur les dettes européennes est bien parti pour durer.



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