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Economie

Au chômage partiel depuis deux mois et demi, «ma vie est comme un jeu vidéo mis sur pause»


«C’est comme des vacances. Mais non consenties et confiné». Mathieu*, 24 ans, venait tout juste de trouver son premier emploi en tant qu’ingénieur quand, en mars, la France est plongée dans le confinement. Sitôt embauché, il est placé au chômage partiel. Il est retourné, pour l’occasion, vivre avec ses parents: «mon père, qui lui n’avait pas arrêté le travail, était surpris que l’atelier investisse tant en moi». Depuis, le jeune ingénieur n’a toujours pas remis les pieds dans sa nouvelle entreprise.

Mathieu fait partie de ces 50% d’actifs Français qui, durant le confinement, ont été placés au chômage partiel. Avec le déconfinement, beaucoup ont repris le chemin du travail. D’autres, parce qu’ils travaillent dans des secteurs encore soumis à des restrictions ou parce que leur entreprise ne remplit pas encore son carnet de commandes, ont été maintenus au chômage partiel. Deux mois et demi d’arrêt. Deux mois et demi étranges de ce qui pourrait s’apparenter à des vacances mais qui ressemble aussi étrangement à du – véritable – chômage.

Les liens avec l’entreprise de Mathieu se sont rapidement distendus. Quelques mails ont été échangés au début de confinement, puis se sont faits plus rares. «J’ai essayé d’envoyer quelques messages à mes supérieurs, régulièrement. Mais ils travaillent beaucoup tandis que moi, je n’avais au bout d’un moment plus grand-chose à demander». Mathieu se retrouve à nouveau dans une situation de «demandeur», pas d’emploi mais de «son» emploi. Mais difficile de se plaindre alors que l’on a eu ni à aller sur son lieu de travail, ni à télétravailler, et que l’on a reçu une indemnisation.

Besoin de visibilité

Les risques psychosociaux d’un tel écartement de la vie de l’entreprise existent pourtant. «Les salariés qui sont encore au chômage partiel ne peuvent que s’adapter à une décision qui émane de leur employeur, souligne Thierry Nadisi, professeur associé à l’emlyon business school et docteur en management. L’entreprise a la main, c’est donc à elle de faire quelque chose: c’est ce que l’on appelle la justice interactionnelle». C’est donc au manager de venir vers le salarié, selon le professeur. «Il faut donner de l’information aussi souvent que possible. Ne pas se justifier, mais justifier les décisions qui ont été prises». Et surtout, donner de la visibilité, un horizon de reprise du travail.

Sans quoi tous les jours se ressemblent. «Pendant les premières semaines de confinement, nous faisions des points tous les deux jours, et des formations, explique Cyril, informaticien de 38 ans. Puis elles se sont espacées. C’était pesant, on ne savait pas combien de temps cela allait durer». Cyril s’est astreint à une nouvelle routine, avec des horaires de lever, de coucher, et évidemment, peu de sorties. Le déconfinement n’en a pas changé le cours: sortir, pour quoi faire? Cyril a fait un ou deux barbecues dans des jardins, tout au plus. Effet tunnel garanti. «Ma vie est comme un jeu vidéo qui aurait été mis sur pause», estime-t-il

Le temps libre ne manquait pas et Cyril a rangé sa maison, remis ses affaires en ordre. Portées par le contexte de pandémie, ses pensées divaguent aussi. La reprise du travail est un horizon lointain, mais est-il seulement désirable? «Je ne sais pas vraiment si je suis impatient d’y retourner» explique celui qui avait pourtant vécu comme une «frustration» le fait d’être sur le banc de touche durant une si longue période. Les métiers dits «essentiels» étaient au front durant l’épidémie. Le sien ne semble pas en faire partie. «Je vais entamer une formation dans la naturopathie, à laquelle je pensais depuis longtemps pour aider les gens, naturellement. Le chômage partiel m’a permis de mûrir ce projet», explique-t-il : «j’ai rangé ma maison, et j’ai aussi rangé mon esprit».

Retour sur soi

Charles, 27 ans, a été embauché en tant qu’ingénieur dans une entreprise du secteur automobile, en région parisienne, il y a un an. Depuis sa mise au chômage partiel au début du confinement, il compte sans trop de difficulté les interactions avec son supérieur: «deux e-mails». Parmi ses collègues, il n’y en a qu’un qu’il apprécie assez pour qu’ils aient échangé leurs numéros de portable.

Les salariés de la chaîne de production ont repris le chemin de l’entreprise; lui, chargé d’optimiser les méthodes de travail, ne sait toujours pas quand il pourra reprendre. Sur LinkedIn, il lui arrive de s’émerveiller devant des vidéos de machines d’usine. «Le vendredi, j’espère toujours que je serai rappelé pour le lundi, explique-t-il. Je suis en colère, parce qu’on pourrait au moins nous dire un peu comment se porte l’entreprise. Quand je reviendrai, ce sera avec plusieurs mois de retard sur mon travail», peste-t-il.

Une relation frustrante qui l’a amené à «faire le point». «Cette expérience a beaucoup remis en question les études que j’avais faites, et pourquoi je travaille». Les liens qui le retiennent avec son emploi sont ténus; dès la rentrée, il retournera à l’université pour amorcer une reconversion. Charles veut maintenant devenir professeur de maths, «quelque chose que j’envisageais, mais plus tard dans ma carrière». Un métier de partage. Et puis, «les maths c’est logique, c’est rationnel, c’est soit vrai, soit faux». Pas d’entre-deux, pas d’eaux troubles.

«Sursis»

Durant la crise du coronavirus, le gouvernement avait généralisé l’accès au chômage partiel pour éviter des licenciements massifs. La ministre du Travail Muriel Pénicaud a malgré tout reconnu, ce vendredi matin, que cela ne va pas «durer très longtemps». «Beaucoup de plans sociaux se préparent», a-t-elle ajouté, alors que le gouvernement prépare un nouveau plan de soutien pour les secteurs très affectés.

Cela sera-t-il suffisant? Cette visibilité que les salariés réclament tant manque aux entreprises elles-mêmes. «Si elles étaient déjà fragiles, est-ce que le chômage partiel ne va pas se changer en chômage complet?» souligne Sandra Gallissot, avocate et experte en droit des ressources humaines. Les signaux faibles de plans sociaux et de faillites à venir se multiplient. «Je pense que beaucoup de salariés au chômage partiel prennent cette période comme un sursis», appuie Dominique Lhuilier, professeure émérite au centre de recherche sur le travail et le développement (CNAM), à Paris.

Pour Alexandre, 26 ans, le chômage partiel est un laborieux compte à rebours. Placé dans ce dispositif en mars, il a néanmoins travaillé pendant deux jours supplémentaires, en télétravail: «c’était Magouille-Land». Son entreprise lui a ordonné ensuite de ne plus utiliser son matériel professionnel. Son activité s’est soudainement arrêtée, ce qui a rejailli sur son humeur, ses relations: «Ça m’a pris la tête, je n’arrivais pas à dormir. Ça a aussi exacerbé les tensions avec ma copine – essentiellement de mon fait».

Son entreprise de communication traverse difficilement la crise. En avril, sa supérieure l’appelle. Son contrat devait se terminer en juillet; Alexandre restera en chômage partiel jusqu’à la fin, et ne sera pas renouvelé par la suite. Seule l’indemnisation qu’il touche encore durant cette période le différencie du «vrai» chômage, dont il éprouve toutes les angoisses. Il a d’ailleurs consommé, sans fracas, la rupture avec son entreprise: en plein cœur du confinement, il s’est rendu une dernière fois dans les locaux, a déposé son matériel de télétravail, son badge, et a fermé la porte derrière lui.

*Tous les prénoms ont été modifiés.



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