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Economie

comment la Russie étend son influence en Méditerranée


Le Liban risque-t-il de se retrouver à court de blé ? C’est du moins ce qui inquiète l’Onu, qui a prévenu que plus de la moitié de la population pourrait être privée d’une alimentation de base d’ici la fin de l’année. Car l’explosion dans le port de Beyrouth le 4 août dernier a non seulement aggravé la crise économique qui frappe le pays, mais a aussi détruit un silo pouvant contenir jusqu’à 120.000 tonnes de blé. Une réserve essentielle pour le Liban qui importe chaque année 1,5 million de tonnes de cette céréale. Dans les premiers temps qui ont suivi le drame, la France s’est mobilisée pour envoyer des quantités massives de blé et de farine. Un geste de solidarité, certes, mais qui est la partie émergée d’enjeux bien plus vastes. Contraint d’importer davantage, le pays devient un marché alléchant pour les exportateurs de blé. En particulier la Russie, qui assure déjà la moitié des importations libanaises. Le pays de Vladimir Poutine, qui n’a cessé d’étendre son influence sur la Méditerranée ces dernières années, mène d’une main de maître le jeu de la «diplomatie du blé».

Depuis 20 ans, la Russie s’est en effet imposée comme un acteur phare du marché du blé. Présente sur la façade sud de la Méditerranée, elle s’est rendue essentielle pour des pays en déficit structurel de cette céréale. Sur les 180 millions de tonnes exportées chaque année dans le monde, près d’un quart proviennent de la Russie, devenue premier pays exportateur.

Une première place que la Russie doit à ses vastes étendues autour de la mer Noire et en Sibérie : 27 millions d’hectares, soit environ 12% de la surface mondiale des terres dédiées à la culture du blé. C’est sur cet atout de taille que le pouvoir moscovite a décidé de miser dans les années 2000. «Vladimir Poutine a compris que le pouvoir céréalier de la Russie pouvait créer de la richesse nationale, de l’emploi et de la devise grâce à l’export. Il a donc entrepris de modifier la logistique de ses ports de la mer noire pour pouvoir vendre plus», analyse Sébastien Abis, directeur du club Demeter et chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Ces vingt dernières années, la Russie est passée de 30 millions de tonnes de blé cultivé à plus de 50 millions actuellement, pouvant atteindre, les meilleures années, jusqu’à 80 millions de tonnes. De quoi largement subvenir aux besoins de sa population, mais surtout, d’exporter 50 à 60% de sa production.

Diplomatie du blé

Pour vendre son blé, la Russie n’a pas eu à aller bien loin : elle s’est très vite tournée vers les pays du sud de la Méditerranée. Un tiers des exportations mondiales de blé est en effet dédié aux pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Progressivement, Moscou conquiert ce marché qui représente une manne financière indéniable. La Russie a ainsi étendu son influence sur ces pays dont elle est rapidement devenue un partenaire essentiel, allant jusqu’à investir dans les infrastructures portuaires et silos de stockages de quelques-uns de ses clients. «Elle a misé stratégiquement sur ses céréales pour retrouver un certain rang sur la scène internationale, objectif premier de Moscou». Un pari gagnant. Le total de ses exportations lui rapporte environ 10 milliards de dollars par an.

Cette suprématie offre au premier grenier du monde des relations privilégiées avec les pays du Maghreb. Il en va ainsi de l’Égypte, qui, 20 ans auparavant, n’achetait pas de blé à la Russie, et qui effectue désormais les trois quarts de ses importations auprès de celle-ci. Une dépendance qui s’est illustrée en 2010 lors de la crise du pain. À l’époque, la Russie avait décidé de bloquer pendant un temps ses exportations de blé pour cause de mauvaises récoltes. En conséquence, le prix de la farine et celui du pain ont explosé en Égypte, victimes d’une vaste pénurie. Le Maroc, quant à lui, conserve la France comme principal pourvoyeur de blé, cependant le royaume est lui aussi courtisé par Moscou. «Ces pays ont besoin de blé mais le seul partenaire français ne suffit pas. Ils se sont donc tournés vers la Russie», explique Sébastien Abis. Son statut de partenaire incontournable lui confère un poids incontestable dans ses relations commerciales avec les pays importateurs, comme en témoigne la visite de Dimitri Medvedev en 2017 à Alger et Rabat. À cette occasion, le premier ministre a mêlé les questions céréalières à celles de défense et d’armement durant les discussions, relate le chercheur de l’Iris.

Empire céréalier

Toutefois, la Russie n’est pas seule à convoiter le marché méditerranéen ; elle a dû faire face à des rivaux déjà bien implantés dans la région. Elle a d’abord réussi à détrôner les États-Unis, jadis premier exportateur de blé, et dont les ventes sont aujourd’hui bien moindres. La France, quant à elle, est parvenue à se maintenir dans la région. Au fil des années, elle a noué de solides relations avec les pays du Maghreb, en particulier le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et l’Égypte qui représentent à eux seuls 40% des exportations françaises de blé. Mais avec 40 millions de tonnes produites chaque année et 20 millions exportées, elle peut difficilement rivaliser avec la Russie. Même si «la France est compétitive, produit des céréales de qualité et en grande quantité», elle ne produira jamais autant que la Russie, précise le chercheur. Selon lui, il n’existe pour l’instant aucun pays capable de faire de l’ombre à Moscou dans ce domaine. D’autant que le gouvernement russe ne cesse d’investir pour développer ses capacités d’exportation. «Les rendements pourraient encore augmenter grâce aux énormes efforts fournis pour améliorer le fret et les chemins de fer autour de la mer Noire. La Russie veut également améliorer sa recherche agronomique et produire des variétés plus résistantes. Elle a opéré depuis vingt ans un véritable réarmement agricole et céréalier qui sert son influence à l’international», analyse-t-il. Paradoxalement, le réchauffement climatique pourrait bien lui faciliter la tâche. «Certaines terres pourront produire un peu plus si elles sont moins soumises au très grand froid, comme en Sibérie».

D’ici cinq ans, la Russie pourrait donc atteindre les 100 millions de tonnes de blé produites par an, assure Sébastien Abis. De quoi conquérir de nouveaux marchés. Depuis cinq ans, le pays s’est en effet tourné vers l’Afrique Subsaharienne, en particulier le Soudan et le Nigeria, où son blé s’exporte de plus en plus. Autres pays en ligne de mire : le Qatar et l’Arabie Saoudite. Des ambitions à portée de main pour une Russie qui règne pour l’instant en maître sur la «diplomatie du blé».

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