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Finance

Covéa-SCOR : trois ans de guerre fratricide



Le protocole d’accord annoncé par Covéa et SCOR met fin à une guerre fratricide entre l’assureur et le réassureur français, qui a tenu en haleine la place financière parisienne depuis près de trois ans. Retour sur les dates clefs de ce confit inédit.

4 septembre 2018 : Covéa dévoile son projet d’achat de SCOR

Tout commence par un coup de tonnerre début septembre 2018. Quelques jours avant les Rendez-vous de septembre de Monte-Carlo, la grand-messe annuelle des réassureurs, Covéa annonce avoir proposé à SCOR, dont il détient 8 %, de l’acheter pour plus de 8 milliards d’euros.

Pour Thierry Derez, le patron du groupe mutualiste coiffant les marques MMA, GMF et MAAF, le projet baptisé en interne « Abbaye » vise à diversifier son groupe d’assurance tout en l’internationalisant. Mais il se heurte à l’opposition massive de SCOR et de son patron.

« Nous voulons rester une entreprise indépendante », martèle Denis Kessler, qui juge avec son conseil que cette offre à 43 euros par action ne reflète pas la valeur du groupe. Depuis, l’action n’a toutefois jamais atteint ce niveau.

29 janvier 2019 : Covéa jette l’éponge, SCOR l’attaque en justice

Ce jour-là, l’affaire tourne véritablement au pugilat . En pleine séance boursière, Covéa annonce que le rapprochement avec SCOR « ne fait plus partie de ses options stratégiques ». Une heure plus tard, le réassureur annonce poursuivre en justice Thierry Derez pour « abus de confiance » et Covéa pour « recel d’abus de confiance ». Les deux hommes, qui étaient pourtant proches dans le passé, se livrent alors une guerre sans merci, qui va durer plus de deux ans.

Dans le détail, SCOR accuse Thierry Derez d’avoir abusé de son rôle d’administrateur du groupe de réassurance « en son nom propre » pour se servir d’informations et d’un document « strictement confidentiels » afin d’accélérer son propre projet d’acquisition de SCOR.

Les banques d’affaires impliquées sont aussi prises dans la tourmente. Le réassureur intente une action en responsabilité civile contre Barclays pour « violation grave de la confidentialité et du secret des affaires de SCOR ».

21 juin 2019 : échec de la médiation de l’ACPR

Le conflit entre les deux fauves de l’assurance ne cesse de s’envenimer. En mars, Covéa dépose une plainte pour diffamation contre SCOR. L’affaire prend une telle tournure que l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), inquiète pour ses répercussions sur la place financière française, tente une médiation. En vain.

Le 21 juin, le gendarme financier français constate que « les discussions entamées entre Covéa et SCOR pour régler leurs différends n’ont pas abouti à ce stade, et le regrette ». Faute d’accord, le procès contre Covéa et Thierry Derez débute trois jours plus tard devant le tribunal correctionnel de Paris.

9 février 2020 : Covéa veut acheter PartnerRe

Dix-huit mois après l’échec de son projet d’acquisition de SCOR, Thierry Derez pense tenir sa revanche. A la surprise générale, le holding de la famille Agnelli annonce dimanche 9 février envisager de céder sa filiale de réassurance PatnerRe à Covéa.

« Exor confirme avoir entamé des discussions exclusives avec Covéa concernant une possible acquisition de PartnerRe », indique-t-il dans un communiqué. Un mois plus tard, l’opération est sur les rails. Les deux groupes s’accordent sur une valorisation de 9 milliards de dollars .

En plein déclenchement de l’épidémie de Covid-19, qui s’apprête à peser lourdement sur le secteur, le prix élevé fait tousser les marchés. Exor fait en effet une bonne affaire : il avait acheté le réassureur bermudien quatre ans plus tôt pour 6,7 milliards.

12 mai 2020 : Covéa renonce à acheter PartnerRe

Après avoir tenté de renégocier le prix à la baisse, Covéa renonce à son projet d’acquisition de PartnerRe. Denis Kessler se frotte les mains : le patron de SCOR avait lui-même caressé le projet d’acheter la filiale d’Exor en 2018 (nom de code « Parfum »).

L’idée que son rival puisse mettre la main dessus lui était sans doute insupportable, mais celle de le voir échouer à nouveau est sans doute un régal. Car pour Covéa, l’échec passe mal : après SCOR en 2018, c’est la deuxième fois que les ambitions du mutualiste dans la réassurance sont à nouveau contrecarrées.

Pour ne rien arranger, l’ACPR pointe des « déficiences » dans sa gouvernance et la place très importante que Thierry Derez y occupe. Quelques semaines plus tard, elle étend sa critique à l’ensemble du secteur, et implicitement à SCOR, qui n’a pas séparé les fonctions de président et de directeur général.

10 novembre 2020 : Covéa condamné à verser 20 millions d’euros à SCOR

C’est la veille du 11 novembre mais on est loin d’un armistice entre les deux rivaux. Le 10 novembre, SCOR gagne une manche dans la bataille qui l’oppose à Covéa : le tribunal de commerce de Paris donne raison au réassureur français dans sa joute contre Thierry Derez, estimant que le patron de Covéa et, par ricochet, le groupe mutualiste, lui avaient porté préjudice, à l’été 2018, lors de leur tentative de rachat.

Pour le juge, « Thierry Derez a commis des fautes contractuelles engageant sa responsabilité civile, en violant les engagements qu’il avait contractés à l’égard de SCOR SE, en tant qu’administrateur à titre personnel ». Des engagements « relatifs au conflit d’intérêt, à la confidentialité et à la loyauté ».

Covéa est alors condamné solidairement avec son PDG à payer plus de 19 millions d’euros (19,6), « en réparation des préjudices économiques que leurs fautes ont fait subir à SCOR ».

24 mars 2021 : Covéa attaque au pénal Denis Kessler

Rebondissement dans le conflit sans fin. Le 24 mars, le groupe dirigé par Thierry Derez annonce avoir déposé une plainte devant le Parquet national financier (PNF) contre Denis Kessler pour « manipulation de cours » et « abus de biens sociaux ». Le groupe agit en tant qu’actionnaire du réassureur, dont il détient 8 % du capital.

Dans le détail, le mutualiste accuse Denis Kessler d’avoir manipulé le cours de Bourse en ordonnant l’achat de 4,6 millions de titres SCOR pour quelque 195 millions d’euros, entre le 25 octobre et le 10 décembre 2018. Il lui reproche aussi d’avoir dépensé 16 millions d’euros en frais d’avocats, de conseils et de communications « prétendument pour contrer une tentative de prise de contrôle de SCOR par Covéa alors même que ce dernier avait retiré sa proposition par ailleurs amicale ».

Deux mois plus tard, l’Autorité des Marchés Financiers désavoue Covéa et affirme ne pas avoir d’élément étayant les accusations de manipulation de cours.

17 mai 2021 : coup de théâtre sur la gouvernance de SCOR

Coup de théâtre chez SCOR. Cinq mois après avoir désigné Benoît Ribadeau-Dumas comme successeur de Denis Kessler au poste de directeur général, le réassureur change de casting et nomme à sa place Laurent Rousseau , un pur produit maison âgé de 42 ans.

Arrivé début janvier comme directeur général adjoint, Benoît Ribadeau-Dumas, qui fut directeur de cabinet du Premier ministre Edouard Philippe, allonge ainsi la liste des lieutenants usés par Denis Kessler, auquel il était censé succéder au printemps 2022.

Le calendrier de succession s’accélère en parallèle : Laurent Rousseau prendra ses fonctions après l’assemblée générale du 30 juin, tandis que Denis Kessler, âgé de 69 ans , qui a souhaité quitter son poste pour « raisons personnelles », restera président. Entre-temps, Covéa a aussi revu sa gouvernance, installant Paul Esmein (40 ans) comme directeur général adjoint.

10 juin 2021 : SCOR et Covéa annoncent un armistice

A l’issue de près de trois ans de conflit, le réassureur coté et l’assureur mutualiste français annoncent en début de soirée qu’ils ont approuvé les grandes lignes d’un accord pour « renouer les relations de confiance et de soutien réciproque qui ont été les leurs durant de longues années ».

En vertu des « points clés » d’un « protocole d’accord transactionnel », validés ces derniers jours par les conseils d’administration respectifs de deux groupes en présence du gendarme des assureurs (l’ACPR), les deux poids lourds du secteur mettent fin à leurs bagarres devant les tribunaux et remettent à plat leurs relations. Covéa accepte de se retirer de SCOR et renonce à toute prise de participation ou de contrôle du réassureur pendant 7 ans.

En revanche, les deux groupes reprennent leurs relations commerciales tandis que SCOR cède à Covéa des activités de réassurance pour près de 1 milliard d’euros et renoncent à leurs poursuites judiciaires réciproques.



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