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Finance

Gilles Moëc (Axa) : « Le projet franco-allemand est un vrai projet de mutualisation budgétaire»



Est-ce que le projet franco-allemand est de nature à changer la donne en Europe ?

Sur le principe, c’est le cas. C’est un vrai projet de mutualisation budgétaire dans lequel les fonds vont à ceux qui en ont le plus besoin, indépendamment de leur capacité à contribuer au remboursement de la dette que l’UE, conjointement, émettra. Cela ne s’ajoutera pas à la dette de ceux qui sont les plus touchés, ce qui est très important. Et le montant est tout à fait décent : 500 milliards d’euros, c’est un peu moins de 4% du PIB de l’Union européenne. Ca ne couvrira pas entièrement les conséquences du choc pandémique, mais c’est significatif.

Est-ce un premier pas vers la construction d’un budget européen plus vaste et durable ?

J’ai lu beaucoup de commentaires enthousiastes hier, sur le fait que c’était un « moment hamiltonien » pour l’Europe. On verra bien, c’est prématuré… Nous sommes tout de même face à un choc très spécifique, un choc pandémique qui nécessite une réponse solidaire, et où il n’y a pas de question d’aléa moral. Il n’est pas évident que l’on retrouvera plus tard, en « marche normale » les conditions politiques pour mettre en place une capacité pérenne de dépenses « fédérales ».

Est-ce la réponse que les marchés attendaient, un vrai bouclier pour protéger la zone euro ?

C’est important, car les marchés étaient devenus très sensibles à la question de savoir si les aides accordées aux pays seraient des dettes ou des transferts. C’est l’un des éléments gênants des mécanismes de soutien d’urgence européens mis en place depuis 2011-2012. Là, il s’agit d’un vrai dispositif de solidarité et de redistribution au sein de l’UE, qui a été salué. Il faut toutefois être prudent. Les marchés ont tendance à réagir très favorablement lors de l’annonce du principe, et à devenir plus exigeants quand on entre dans la mise en oeuvre.

Comment s’explique ce revirement de l’Allemagne ?

D’abord, ce projet est différent de celui des coronabonds, qui pouvait poser un problème presque de nature constitutionnelle à l’Allemagne, car la proposition franco-allemande s’intègre dans le mécanisme budgétaire européen. Le Bundestag et les députés allemands au Parlement européen pourront se prononcer. Le processus est plus bordé politiquement. Il y a également le contexte, qui est particulier. Ces déclarations interviennent une semaine après la décision de la Cour constitutionnelle allemande. On sent bien du côté de Berlin une prise de conscience que le tout politique monétaire ne suffira pas.

Ce projet a-t-il de vraies chances d’aboutir ?

Si le principe est clair, sa mise en musique s’annonce très complexe. La question principale, notamment pour les pays du Sud, sera celle de la clé de répartition des fonds. Va-ton prendre en compte l’importance du choc pandémique dans le pays ou le choc économique (la variation du PIB) ? Pour l’Italie ou l’Espagne, par exemple, ces deux critères fonctionnent. Mais pas pour le Portugal ou la Grèce. Ils ont réussi à contrôler efficacement l’épidémie, mais ils vont subir durement la baisse des revenus liés au tourisme cet été. Il va falloir également compter avec l’opposition des pays du Nord.

Il y a déjà eu des réactions négatives…

Oui, notamment en Autriche. Mais cela va susciter des débats au sein même des pays, surtout ceux qui sont dirigés par des coalitions parfois hétérogènes. Plus largement, il sera difficile aux pays « frugaux » d’opposer un non ferme et définitif. Mais la négociation sera tendue sur la clé de répartition des dépenses et sur la clé de répartition des recettes. La question de l’articulation de ce plan avec la relance verte, mentionnée dans le communiqué franco-allemand pourrait susciter des réticences chez les pays de l’Est.

Quand pourra-ton voir arriver les premières aides ?

Pas avant 2021 sans doute. Les discussions sont adossées à la négociation du budget pluriannuel de l’Union européenne. Cela va prendre du temps. En attendant, la Banque centrale européenne est là pour gérer l’urgence. Une autre question qui se pose est celle du rythme de distribution des paiements (sur un an, sur deux ans, sur trois ans). Tout comme celle du remboursement des fonds levés. Si c’est une période longue, 30 ans par exemple, cela devrait aider à faire passer la pilule pour les pays du Nord.

Cela remet-il en cause le rôle du Mécanisme européen de solidarité, dont les aides sont conditionnelles et considérées comme de la dette ?

Pour l’instant le plan franco-allemand porte sur une situation très spécifique, pour laquelle l’aléa moral n’existe pas et qui n’est pas le produit des conditions macroéconomiques des Etats-membres. Le MES reste un outil préventif et curatif. Curatif grâce aux prêts qu’il apporte et préventif par les demandes de réformes budgétaires et structurelles pour éviter que les difficultés ne se reproduisent. Là le problème est sanitaire. Mais les deux instruments peuvent tout à fait cohabiter.

La Commission européenne peut-elle lever facilement des montants aussi importants sur les marchés ?

Il y a énormément d’appétit sur les marchés pour de la dette de long terme sur lequel il n’y a pas beaucoup d’émetteurs. Il y aura un réel intérêt des investisseurs institutionnels, si l’Union européenne émet à 30 ans, par exemple. Et la Banque centrale européenne y trouvera une nouvelle source de titres à acheter.



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