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Economie

les sages-femmes alertent sur les conséquences de la précarisation de leur profession


Alors qu’elles manifestent à Paris ce mercredi 5 mai, c’est toute une profession qui souffre de conditions dégradées, d’autant plus avec la pandémie de Covid-19.

«Il ne faut pas croire que c’est tout rose à la maternité, il y a beaucoup de joie mais aussi des peines et des larmes». Marie* est sage-femme depuis plus de 15 ans, à l’hôpital privé d’Antony dans les Hauts-de-Seine (92). Ce métier, elle l’aime beaucoup, mais aujourd’hui, elle est épuisée. Mère de famille, elle déplore des conditions de travail «fortement dégradées», «une pénurie de personnel» et s’inquiète pour les futures mères dont elle a la responsabilité. «On a été obligé de fermer notre service de grossesses pathologiques, faute de sage-femme», précise-t-elle en ajoutant «qu’il en manque presque toujours une pour les gardes».

Comme elle, chaque jour, 23.400 sages-femmes assistent aux premières heures de vie, aux premiers cris mais aussi aux souffrances, douleurs et inquiétudes des parents. Souvent invisibles, elles sont pourtant essentielles au bon déroulement d’une grossesse et des premiers jours d’un nouveau-né. Surchargée et affaiblie, la profession s’inquiète d’un mal-être grandissant. Face à ce constat, les blouses roses ont choisi de faire de la journée internationale des sages-femmes un jour de grève nationale.

Dépressions et pénuries de personnel

«Je n’en peux plus, je suis en permanence épuisée», confie au Figaro Angélique, sage-femme au CHU de Créteil (Seine-et-Marne). «Nous sommes en sous-effectif depuis deux ans, il nous manque une dizaine de sages-femmes en temps plein». Pour cette femme passionnée, «les derniers mois ont été très compliqués». Dans son service, sur 60 sages-femmes, sept sont parties en arrêt maladies dont deux pour épuisement professionnel. Une fatigue ressentie par l’ensemble de la profession. «Il y a dix ans, cela n’avait rien à voir, on était plus tranquilles, on avait plus de temps».

Comment expliquer une telle dégradation ? Si leur nombre a augmenté en passant de 18.000 à 23.000, les sages-femmes ont parallèlement quitté les couloirs des hôpitaux. 74 % d’entre elles y exerçaient en 2011, contre 60% aujourd’hui. Au contraire, l’univers libéral a vu ses rangs grossir de 20%. Une tendance qui devrait s’accentuer : 70% devraient travailler en cabinet d’ici 2030 à en croire le dernier rapport de la DRESS, outil statistique de Santé publique France, publié en mars dernier.

À VOIR AUSSI – «Sages-femmes en colère»: elles manifestent à Paris pour de meilleurs salaires (24/02/2021)

La cause est le bouleversement des conditions d’accouchements. En vingt ans, le nombre de maternité a été réduit de 40% en dépit des petites maternités. Si dans les années 2000, les femmes passaient au minimum cinq jours en maternité, elles n’y passent aujourd’hui que deux voire trois jours en cas de césarienne. «Il faut toujours libérer des lits pour les suivantes, on se transforme en usine à bébés, se désole Angélique, habituée des lieux depuis une dizaine d’années. Et encore, avant, on se concentrait sur l’accouchement».

Depuis 2016, les sages-femmes peuvent également prescrire une contraception, assurer les IVG médicamenteuses ou encore prescrire les vaccins pour la mère et le nouveau-né. Une mission sociale leur est aussi confiée : aider les parents à le devenir, vérifier que le nourrisson n’est pas en danger et peut grandir dans un univers sécurisé. «En cabinet, on n’arrête pas», confie Maylis*, sage-femme en centre-ville marseillais. À trente ans, elle s’est lancée directement en cabinet pour profiter des week-ends avec son mari et son fils de 3 ans mais là aussi les conditions sont difficiles : elle travaille presque 60 heures par semaine. Encore pleine d’énergie, Maylis tient bon, mais plusieurs de ses confrères ont abandonné. En juin dernier, selon l’enquête réalisée par le Conseil national des sages-femmes, 40% d’entre elles souffraient de dépression. Un chiffre qui pourrait encore grimper après les trois vagues Covid-19 qui ont submergé tous les services hospitaliers, y compris les maternités.

La durée d’exercice a aussi fortement diminué en 10 ans. Autrefois de trente ans, elle est d’environ vingt ans aujourd’hui «voire moins», selon les professionnels. «On connaît un collègue qui a changé de métier par épuisement», ajoute Marie*, dont le service a perdu un tiers de ses effectifs en deux ans. Une nouvelle vie que s’est notamment offerte Rose*. Après 10 ans de loyaux services, cette Lyonnaise a décidé de reprendre des études de médecine pour devenir médecin généraliste et «ne plus subir une frustration quotidienne». D’autres quittent complètement le milieu médical et choisissent des métiers plus stables. Entre les médecins et les infirmiers, les sages-femmes ont un statut intermédiaire. Elles peuvent prescrire certains médicaments mais doivent faire appel aux gynécologues obstétriciens et pédiatres en cas d’accouchement avec complications.

Des soins maternels dégradés

Un épuisement et une lassitude dont «les mères, de moins en moins bien soignées, sont les premières victimes», regrette Adrien Gantois, président du Collège national des sages-femmes. «On a une grande attention dans les maternités sur le bien-être des femmes, sauf qu’à l’heure actuelle, on en suit plusieurs en même temps et on ne peut pas assurer cette exigence.» Une incapacité source de frustration pour la majorité de ces professionnels des naissances. «On n’a pas le temps de faire aussi bien qu’on le voudrait, notre présence n’est pas que médicale, notre soutien aux côtés de la mère est extrêmement important», ajoute Maylis*.

« On n’a pas le temps de faire aussi bien qu’on le voudrait, notre présence n’est pas que médicale, notre soutien aux côtés de la mère est extrêmement important »

Maylis*, sage-femme bordelaise

Face à la tentation de certaines directions médicales de faire de la santé, et particulièrement de la maternité, un service rentable, Annick, sage-femme arlésienne, souhaite rappeler que «donner naissance peut prendre du temps». La femme enceinte et la jeune mère requièrent une attention particulière. «L’allaitement, le peau-à-peau avec le nouveau-né sont des soins qui demandent de la patience, explique-t-elle. Sauf que si la femme ne reste que deux jours, comment faire correctement notre travail ?». Une situation qui ne peut plus durer pour Marie* : «L’autre jour, nous avons perdu un bébé et on ne peut pas s’empêcher de penser que si on avait été plus nombreux, cela ne serait pas arrivé.» Des drames inévitables qui risquent de se multiplier avec des équipes éreintées et surchargées. «Il faut agir maintenant», insiste Adrien Gantois.

« L’autre jour, nous avons perdu un bébé et on ne peut pas s’empêcher de penser que si on avait été plus nombreux, cela ne serait pas arrivé. »

Marie*, sage-femme francilienne

Dans la rue ce mercredi, les sages-femmes réclament une revalorisation salariale, davantage de personnel et une meilleure reconnaissance. Pour elles, mais aussi pour les mères et les nouveaux-nés. Depuis septembre 2019, une commission des 1000 premiers jours du nourrisson, lancée par Emmanuel Macron, travaille sur cette période «déterminante pour le développement de l’enfant et la santé de l’adulte qu’il deviendra». Dans cette optique, les autorités sanitaires reconnaissent «qu’il est nécessaire de s’engager en faveur de la santé du jeune enfant avant même sa naissance» et donc de sa mère. Un soin primordial mis à mal dans les conditions actuelles où voient le jour les Français de demain. «Si après un an de pandémie, on n’a pas compris qu’il fallait prendre soin des nouvelles générations, s’inquiète Adrien Gantois, président du Collège national des sages-femmes, alors on n’a rien retenu de ce qu’on a vécu.»

*Leurs prénoms ont été modifiés à leur demande



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