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Finance

Pourquoi les difficultés de H2O embarrassent la place de Paris



Publié le 30 sept. 2020 à 6:05

La Place financière parisienne retient son souffle. Le 13 octobre, H2O, la société de gestion de Natixis (Groupe BPCE) devra avoir bouclé une opération financière inhabituelle, touchant, selon nos informations, au moins des dizaines de milliers d’épargnants, notamment détenteurs d’assurance-vie. La lumière sera alors faite sur le sort de près de 10 milliards d’euros gérés par la boutique et mis sous cloche depuis un mois sous la pression de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF).

Fin août, le gendarme boursier a en effet précipité la suspension de huit fonds de la boutique fondée par le « gérant star » Bruno Crastes. Une décision rare motivée par le fait qu’une part croissante de ces placements était constituée d’actifs illiquides difficiles à valoriser, tous liés à l’homme d’affaires allemand controversé Lars Windhorst . Ce problème d’illiquidité a été renforcé par les très mauvaises performances des fonds H2O au printemps dernier.

1 Que se passe-t-il pour les épargnants ?

Depuis fin août, les épargnants ne peuvent plus toucher aux fonds H2O gelés. Les assureurs ont pu utiliser une réglementation de 2016 pour bloquer les opérations sur ces encours, un mouvement sans précédent. Depuis, les épargnants ne peuvent par exemple plus retirer l’intégralité de leurs économies ou abonder automatiquement les fonds H2O de leur assurance vie . A partir du 13 octobre, les épargnants pourront de nouveau accéder à la majeure partie de leur épargneinvestie en fonds H2O (entre 70 et 90 % selon les fonds) car elle aura été placée dans de nouveaux véhicules « sains ». Surtout, ils sauront quelle part exacte de leur argent placé dans ces fonds restera bloquée. Car en coulisses, la société de gestion, poussée par l’AMF, a travaillé à séparer le bon grain de l’ivraie. Une opération très inhabituelle : en France, le dernier cantonnement d’ampleur remonte à l’affaire Madoff . Concrètement, les épargnants ne pourront pas toucher aux actifs problématiques, car illiquides. Isolés dans des fonds « cantonnés », ils seront progressivement vendus. Les épargnants devraient récupérer le produit de la vente au fil de l’eau, au mieux à l’été 2021. Toutefois, si la vente de ces actifs illiquides devait échouer, leur valeur déjà décotée de 60 % risquerait d’être réduite à portion congrue.

2 Tous les contrats d’assurance-vie sont-ils concernés ?

Les montants en jeu – environ 10 milliards d’euros d’encours – sont élevés, mais demeurent modestes rapportés aux sommes investies dans des contrats d’assurance-vie en France : 1.790 milliards d’euros, dont 420 milliards d’unités de compte (UC), les supports sans garantie en capital susceptibles d’abriter des fonds H2O. « C’est désagréable mais on raisonne sur des sommes qui représentent à peu près 1 % des encours des UC en France », temporise une source proche du dossier. Il n’empêche, c’est un « sujet de place » a reconnu récemment le patron de BNP Paribas Cardif, Renaud Dumora. Le sujet a d’ailleurs été évoqué le 17 septembre par le Haut conseil de stabilité financière (HCSF), présidé par le ministre des Finances, Bruno Le Maire. Les professionnels sont soucieux de ne pas voir leur image écornée et assurent qu’il n’y a pas, à ce stade, de vague de réclamations massive. Pour autant, certains signalent « des remontées ». Car la suspension des fonds H2O a été une mauvaise surprise pour certains épargnants, du moins ceux qui ignoraient être exposés à ces placements affichant des niveaux de risques élevés. « J’ai découvert que j’avais plus de 16 % de mon assurance-vie investie dans des fonds H2O, ce qui m’a d’autant plus surprise que j’avais un profil prudent », témoigne une épargnante ayant délégué la gestion de son assurance-vie.

3 Les régulateurs sont-ils intervenus à temps ?

Les difficultés de H2O mobilisent de nombreux superviseurs. La société de gestion, basée à Londres, est supervisée par la Financial Conduct Authority (FCA). Mais ses fonds de droit français sont du ressort de l’AMF. La distribution, lorsqu’elle se fait dans le cadre de l’assurance-vie, entre quant à elle dans le champ de compétence du gendarme des assurances (ACPR). Toutes deux siègent au HCSF. Suite aux premières alertes sur les investissements illiquides de H2O en juin 2019, les régulateurs sont restés plutôt discrets, alors même que la boutique subissait plusieurs milliards d’euros de décollecte . Les contre-performances de plus de 50 % affichées en mars 2020 par plusieurs fonds, plus violentes que celles subies par les Bourses mondiales, ont changé la donne. La part des actifs illiquides au sein des fonds a mécaniquement augmenté, dépassant durablement les limites réglementaires. L’AMF et la FCA se sont alors intéressées de près au processus de cession des titres illiquides. Fin août, l’AMF a finalement imposé la suspension de plusieurs fonds face au retard pris par la vente de ces titres, une mesure forte et rarement déployée. Depuis, les superviseurs restent très impliqués auprès de la société de gestion.

4 Quel a été le rôle des conseillers en gestion de patrimoine, des assureurs, et des réseaux bancaires ?

Les fonds H2O ont été vendus via différents canaux – assureurs, conseillers en gestion de patrimoine, réseaux bancaires – qui jouent aujourd’hui la discrétion. Difficile de savoir combien d’épargnants sont concernés au total, et si ces derniers ont investi une part importante de leurs économies sans avoir conscience des risques. Mais ceux qui ont vendu les fonds pourraient être mis en cause, notamment les conseillers en gestion de patrimoine (CGP) qui ont largement distribué ces fonds très performants mais présentant une gestion complexe et une forte volatilité. Car ces distributeurs sont soumis au devoir de conseil. Ils peuvent vendre des fonds risqués à condition de bien connaître les préférences de leurs clients, et de les tenir suffisamment informés. Ceux-ci doivent être conscients des risques pris et veiller à diversifier leurs placements. Les associations professionnelles de CGP sont d’ailleurs sur le qui-vive. Certains se sont déjà tournés vers des avocats spécialisés. « Les CGP sont embêtés, oui, car ils dépendent d’une relation longue avec les clients et ils sont eux-mêmes en train de perdre du chiffre d’affaires », commente David Charlet, dirigeant de l’Anacofi, l’une des principales organisations représentant les professionnels du patrimoine. « On ne va pas mettre en prison les pharmaciens pour avoir vendu un médicament dont on découvre plus tard qu’il donne le cancer », lâche-t-il, sans écarter l’hypothèse d’un défaut de conseil dans certains cas. Si des avocats s’attendent à des contentieux, ils sont mesurés sur leur issue. « Rien ne garantit aux souscripteurs mécontents une chance de succès en cas d’action en responsabilité civile professionnelle à l’encontre de leur courtier d’assurance », indique Dounia Harbouche, avocate reconnue dans la défense des CGP.

5 Les assureurs vie vont-ils continuer à proposer les fonds H2O ?

D’abord confrontés aux problèmes opérationnels soulevés par la suspension des fonds H2O, les assureurs tirent les leçons de cette affaire. D’ores et déjà, Crédit Agricole a décidé d’empêcher ses clients de réinvestir dans des fonds H2O, sans pour autant les forcer à en sortir. Le groupe a un historique avec le fondateur de la boutique, Bruno Crastes qui a connu des déboires avec ses fonds VaR avant de quitter la banque verte en 2010. D’autres assureurs pourraient suivre les pas du Crédit Agricole. « Aujourd’hui nous sommes clairement en train de regarder [la question] de déréférencer ces fonds pour tous les nouveaux versements potentiels sur les contrats », reconnaît Françoise Heckmann, directrice des produits épargne chez Allianz France. « On va réfléchir à faire sortir les clients », avance même un assureur. Ces réactions soulèvent néanmoins de nouvelles questions, selon Philippe Parguey, directeur général chez Nortia, une plateforme de distribution d’assurance-vie : « pour un assureur, il est un peu tard pour arrêter la commercialisation des fonds H2O, sauf à ce qu’il y ait eu une faute de gestion, ce qui reste à démontrer », lance-t-il. Les épargnants lésés pourront-ils se retourner contre leur assureur vie ? De fait, certaines banques ont toujours refusé de commercialiser les fonds de la boutique. « Les fonds H2O se comportent comme des hedge funds, ils demandent une expertise particulière pour bien les comprendre, témoigne un acteur de la banque privée. Les clients nous en demandaient, mais comme on ne comprenait pas ce qu’ils faisaient, on a préféré ne pas y aller ». Certains estiment que les fonds H2O, trop complexes et risqués, n’auraient pas dû être distribués auprès des particuliers. Ils s’interrogent sur le dispositif d’agrément, piloté par l’AMF. Mais des experts estiment que les fonds en question respectaient la régulation européenne, sinon dans l’esprit, au moins à la lettre.

6 Que va devenir H2O ?

Le coup est rude pour la filiale de Natixis : la suspension a concerné près de la moitié de ses encours. La boutique de gestion n’a pas intérêt à perdre la confiance de ses partenaires. C’est pourtant loin d’être gagné, comme en témoignent les premières réactions d’assureurs. « La question de l’avenir de la boutique est posée », lâche Roger Caniard, directeur financier de la mutuelle MACSF. Au-delà de la commercialisation future des fonds, tout l’enjeu pour H2O est d’éviter une fuite massive de ses clients à partir du 13 octobre. Ces dernières semaines, les équipes de la boutique ont donc multiplié les communications et les échanges avec leurs distributeurs. A en croire certains, cette stratégie porte ses fruits : « Le pouvoir d’attractivité de H2O semble ne pas s’être démenti aux yeux de certains CGP. Il y a encore une demande », note Olivier Rozenfeld, président du groupe Fidroit, qui accompagne ces professionnels. D’autant que certains clients historiques de H2O bénéficient toujours de plus-values solides sur leur investissement initial malgré les performances désastreuses de mars. A l’inverse, les clients plus récents pourraient hésiter avant de retirer leurs fonds, et donc de vendre à perte. La survie de H2O n’est pas forcément en question. La boutique de gestion resterait profitable même en cas de baisse importante de ses encours, selon un document réglementaire récent. En revanche, la question de la place de H2O au sein de Natixis se pose. La banque d’investissement du groupe BPCE a déjà subi à plusieurs reprises en Bourse le contrecoup des difficultés de H2O et revu l’an dernier son dispositif de gestion des risques. Son nouveau patron, Nicolas Namias, pourrait être tenté de faire table rase du passé.



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