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Finance

Wirecard : dix questions sur le scandale financier qui secoue l’Allemagne



1. Qui est Wirecard ?

Créé en 1999, Wirecard exerce trois métiers. Mais son activité principale consiste à jouer un rôle d’intermédiaire entre un commerçant et son client pour s’assurer que la transaction financière a bien lieu. Ce métier dit « d’acquéreur » représente plus de 40 % de son chiffre d’affaires. Wirecard est aussi un émetteur de cartes, souvent en « marque blanche » pour le compte de banques, et propose enfin divers services autour du paiement, dont, ironie du sort, la lutte contre la fraude !

L’entreprise s’est très vite distinguée en misant sur l’international et les pays émergents, notamment en Asie. Wirecard a été ainsi l’un des tout premiers à intégrer à sa plateforme les solutions de paiement Alipay et WeChat Pay, qui ont contribué à augmenter ses flux de transactions. Cette force s’est avérée son talon d’Achille : ce développement international s’est en effet fondé sur des entités plus ou moins séparées du groupe, notamment dans les pays émergents où il ne disposait pas de licence bancaire.

A quoi correspond le « trou » de 1,9 milliard d’euros dans son bilan ?

Le 22 juin, le conseil de surveillance de Wirecard a reconnu qu’une somme de 1,9 milliard d’euros inscrite dans les comptes – soit un quart de son bilan – n’existait « probablement pas ». De quoi s’agit-il ? Pour assurer le paiement des commerçants par leurs clients en Asie, la société dit avoir mis de l’argent sur des comptes fiduciaires gérés par un intermédiaire, un certain Mark Tolentino. Basé aux Philippines, cet avocat aurait placé l’argent auprès deux banques locales, BPI et BDO, qui ont depuis affirmé n’avoir aucun lien avec Wirecard. Dans une interview au site Rappler , Mark Tolentino a déclaré mardi que son identité avait été usurpée et qu’il n’avait pas de relations d’affaires avec la fintech allemande. « Les gens, des Européens, m’ont demandé ‘où est mon argent ?’ Si vous vérifiez les comptes en banque que j’ai ouvert, les montants sont très faibles, juste assez pour payer un iPhone », a-t-il affirmé. L’ex-numéro 2 du groupe, Jan Marsalek, débarqué lundi, est recherché depuis mercredi par la police philippine.

3. Y a-t-il eu des alertes ?

Le 20 avril dernier, la fintech allemande annonçait un partenariat avec Visa. Pourtant, des signaux d’alerte existaient déjà. En février 2016, le bureau d’étude indépendant Zatarra pointe ainsi des « irrégularités » sur le paiement des jeux en ligne, métier historique de Wirecard. Le superviseur allemand BaFin enclenche aussitôt une enquête sur… Zatarra, pour de possibles manipulations de cours. En janvier 2019, le « Financial Times » publie à son tour une enquête sur des soupçons de fraude impliquant un dirigeant du groupe en Asie. Là encore, la BaFin se retourne contre… le « FT ». En août, Wirecard obtient une bonne note de crédit de Moody’s et lève, en septembre, 1,4 milliard d’euros. En octobre, le groupe sollicite KPMG pour un audit indépendant, dont les résultats sont publiés en avril 2020. Conclusion : l’auditeur n’a pas pu vérifier tout le bilan, faute d’informations, mais n’a pu, a contrario, démontrer une fraude. Le 8 juin dernier, le superviseur ouvre enfin une enquête sur les dirigeants. Dix jours plus tard, l’auditeur historique du groupe, EY, refuse de certifier les comptes 2019 et dévoile un « trou » de 1,9 milliard d’euros dans les comptes. Le lendemain, l’emblématique patron de Wirecard démissionne avant d’être arrêté.

4. Qui est Markus Braun ?

La semaine dernière, il était encore un patron milliardaire et influent. En quelques jours, Markus Braun a perdu son titre et sa fortune. Il est devenu un paria. Poursuivi pour délit d’initié et falsification de comptes, il s’est rendu à la police lundi soir et a été libéré sous une caution de 5 millions d’euros mardi. Le même jour, il procédait à des « ventes d’actions en raison d’appels de marge » pour un montant cumulé de 155 millions d’euros, selon les déclarations boursières publiés par l’entreprise. Il y a deux ans, lorsque son groupe détrônait Commerzbank au DAX, sa participation de 7 % dans Wirecard valait près de 1,7 milliard d’euros… L’Autrichien de 51 ans avait rejoint Wirecard en 2002. A l’époque, l’entreprise cotée sur le Neuer Markt sous le nom d’InfoGenie gérait des centres d’appels et Wire Card (alors sa filiale) les paiements de sites de jeu en ligne et pornographiques. Surfant sur le boom du commerce en ligne, il en a fait un champion des paiements. Face aux critiques, qui doutent très tôt de la véracité des comptes de Wirecard, le gourou de la tech allemande se présente comme une victime.

5. D’où vient son succès ?

Dans un monde numérique dominé par les Gafam américains et les Batx chinois, Wirecard était l’une des rares pépites européennes de la tech. En témoigne son exceptionnel parcours en Bourse. Au faîte de sa gloire, en septembre 2018, le groupe pesait 24 milliards d’euros. Les performances financières affichées par Wirecard – avec des profits multipliés par 70 entre 2004 et 2018 – et une vague d’acquisitions, ne pouvaient qu’alimenter cet enthousiasme. Pourtant, certains s’interrogeaient déjà sur sa réelle activité. « C’est un énorme mystère car on n’est jamais en face d’eux », dit un professionnel des paiements européen.

Mais la société évolue sur un marché très porteur. Elle affiche un taux de croissance organique de 30 % par an et son concurrent néerlandais Adyen, de 45 %! Le paiement en ligne devient incontournable et les experts tablent sur un rythme de croissance de 10 à 15 % par an. Le secteur devrait « même connaitre une accélération en 2021 suite à la crise du Covid-19 », estime un gérant. Le scandale pourrait toutefois laisser des traces. « Il y a eu une faille dans le système et je me pose beaucoup de questions », dit un analyste financier. « Il y a des valorisations qui paraissent complètement démentes eu égard aux volumes d’activité ou aux bénéfices réalisés », ajoute un expert.

· 6. Quelle responsabilité pour l’auditeur EY ?

EY (anciennement Ernst & Young) est le commissaire aux comptes de Wirecard depuis 2011. Pourquoi n’a-t-il pas vu la fraude alors que le cabinet d’audit a passé des centaines d’heures à auditer les comptes ? Le commissaire aux comptes a une obligation de moyens, pas de résultats. Sa mission est de donner une opinion sur les comptes, pas de détecter des fraudes. Mais s’il en détecte, il doit évidemment avertir les autorités compétentes. Son travail se fait par sondage. Il n’est pas en mesure de vérifier la totalité des opérations.

Wirecard fait peser un risque d’image sur EY dont il se serait bien passé. Le cabinet fait l’objet de deux enquêtes de la part du régulateur comptable britannique, l’une pour NMC Health, un groupe hospitalier basé à Abu Dhabi et coté à Londres qui a dissimulé les deux tiers de sa dette et qui s’avère être un des plus grands scandales du FTSE 100, l’autre pour Thomas Cook.

7. Quel rôle ont joué les vendeurs à découvert ?

Les vendeurs à découvert ont été les premiers à alerter les investisseurs sur les incohérences et zones d’ombre de Wirecard. En février 2016, la société de recherche indépendante Zatarra avait publié un rapport de 101 pages au vitriol sur le groupe allemand, qui avait provoqué une chute de 25 % de son cours. Elle l’accusait de blanchir des fonds en provenance de sites de poker en ligne basés en dehors des Etats-Unis. Des allégations vivement démenties par le groupe. Ce rapport attira l’attention d’autres vendeurs à découvert, mais pas des analystes financiers des banques et courtiers qui confirmèrent leurs opinions favorables sur le titre. Le fonds Muddy Waters, vendit à découvert le titre en 2016, mais gagna peu d’argent. L’action Wirecard perdit seulement 12 % cette année-là. Les investisseurs gardèrent leur confiance dans le groupe. Les hedge funds sont repartis à l’assaut de Wirecard en 2020. TCI, le fonds activiste de Chris Hohn, a révélé le 19 mai qu’il avait déposé une plainte au pénal contre le groupe allemand.

8. Le régulateur allemand a-t-il failli ?

Le président de la BaFin allemande a répondu lundi sans détours à cette question : oui, le scandale financier provoqué par Wirecard est « un désastre complet ». « Nous n’avons pas été assez efficaces pour l’empêcher », a regretté lundi Felix Hufeld. Pis, le superviseur financier a pris le parti d’examiner d’abord l’hypothèse d’une manipulation de marché défendue par les dirigeants de Wirecard, plutôt que de creuser les soupçons qui s’accumulaient contre ces derniers au fil des révélations du « Financial Times » notamment. Felix Hufeld devra s’en expliquer devant les députés de la commission des finances du Bundestag le 1er juillet. Il a déjà évoqué une circonstance atténuante : la BaFin n’était chargée que de surveiller la filiale bancaire de Wirecard et non l’ensemble du groupe. La supervision classique des établissements financiers atteint visiblement ses limites avec le développement de ces sociétés à forte composante technologique. « Il faut clarifier la façon dont nous devons modifier nos exigences réglementaires afin de pouvoir surveiller de façon exhaustive et rapide les activités des entreprises même les plus complexes », conclut le ministre des Finances Olaf Scholz.

9. Quid de Crédit Agricole et d’Orange Bank ?

L’affaire Wirecard a des répercussions jusqu’en France où le groupe compte plusieurs clients prestigieux (Air France, Leroy Merlin) et deux banques partenaires. Crédit Agricole avait ainsi scellé une alliance en 2018, visant à développer des solutions de paiement pour les acteurs du commerce électronique à l’échelle européenne. La banque mutualiste indique avoir « suspendu » cette coopération dès octobre 2019 et attend désormais des « clarifications ». Si Crédit Agricole n’a pas perdu d’argent, il a en revanche perdu du temps dans le développement de ces offres, alors que le marché du paiement se structure très rapidement.

Autre partenariat dans l’Hexagone, Orange Bank. Dès son lancement en 2017, la filiale de l’opérateur télécoms s’était associée à la fintech allemande. Son PDG vantait alors « la fiabilité et l’évolutivité des services mobiles garantis » par son partenaire officiel. Wirecard avait notamment développé une technologie de paiement sans contact pour la néobanque. Fin 2019, le partenariat avait été renforcé avec l’ajout de la fonctionnalité Google Pay dans l’application Orange Bank. Interrogée sur le devenir de cette relation, la néobanque a préféré ne pas commenter. « Une révision de l’architecture monétique était déjà en cours depuis plusieurs mois, avant cette affaire », affirme une source proche de l’opérateur.

10. Quelles conséquences pour le secteur ?

Alors que Wirecard espère sauver un crédit de 1,75 milliard d’euros auprès de ses banques, le spectre d’une faillite fait trembler l’Allemagne. Mais l’affaire devrait profiter à ses concurrents, dont le français Wordline Ingenico, le néerlandais Adyen ou l’américain Stripe. « Les banques et les commerçants ont presque toujours deux prestataires : la baisse de l’un profitera donc à l’autre », explique un observateur. C’est déjà ce que seraient en train de faire les grands clients de Wirecard.

Autre vainqueur potentiel : les banques, qui voyaient depuis plusieurs années les start-up de la fintech séduire les investisseurs comme le public. « Quand ouvrira-t-on les yeux sur ce qu’est vraiment une fintech ? », écrivait cette semaine Daniel Baal, le directeur général de Crédit Mutuel Alliance Fédérale, à propos du scandale Wirecard. Contrôlées de très près, les banques espèrent secrètement que les acteurs de la tech subissent les mêmes contraintes réglementaires. Le scandale Wirecard pourrait accélérer les choses.



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